
L’ouvrage « Agent dormant » a été publié à Moscou en 2011 (édition Khudojestvennaia Literatoura – maison d’édition très réputée en Russie qui publie la littérature classique russe depuis 1930). Cet ouvrage est composé de deux œuvres principales : la nouvelle « l’Agent dormant » et le roman « Le coup d’Etat »
L’écrivain Georgui Priakhine, membre de l’académie des Belles Lettres de Russie, indique dans sa recommandation en 4e de couverture : «Viktor Glouchkov ne craint pas d’aborder les sujets les plus sensibles. Il invite à la controverse, à la confrontation de divers points de vue dans sa recherche de la vérité. Il sait qu’elle réside en profondeur, bien au-delà de la superficialité des positions affichées à coup de formules le plus souvent lapidaires.» Georgui Priakhine a surnommé Victor Glouchkov « le Parisien de Sibérie ! »
L’auteur du livre « Agent dormant »Victor Vladimirovitch Glouchkov est né en décembre 1960 dans la ville de Kalatchinsk située dans la province d’Omsk (sud-ouest de la Sibérie). En 1988 il est diplômé de la Faculté de médecine d’Omsk dans la spécialité « Hygiène sanitaire et épidémiologie ». En URSS il exerce comme médecin chef à la direction régionale du VLKSM[1]. En février 1990 il émigre à Paris où il termine la Faculté « Société et culture en CEI et dans les pays d’Europe de l’Est » et reçoit un diplôme (DEA). Il écrit depuis l’adolescence et se passionne pour la peinture qu’il collectionne. Il est marié à une française. Victor a reçu la nationalité française en 2003.
RESUME DE LA NOUVELLE « L’AGENT DORMANT »
« Agent dormant » raconte le destin d’un jeune homme qui a fui à l’ouest pendant la Perestroïka et qui tente d’y construire à tout prix une vie normale. Ses tribulations en France doivent symboliquement se terminer par l’obtention de la citoyenneté française. Or c’est justement tout près du but, durant les entretiens préliminaires à sa naturalisation face aux officiers du contre-espionnage français qu’il devra rappeler les souvenirs d’une jeunesse passée en URSS et, pour justifier son départ, en formuler les causes profondes.
Car en dehors des problèmes habituellement rencontrés en Union Soviétique par un homme de son âge, Maxime y avait une situation des plus enviables. A trente ans, il occupait un poste de médecin chef. C’est ce qui rend les officiers français suspects et les incite à sonder de plus en plus profondément l’âme de cet émigré russe fatigué.
Maxime n’a d’autre choix que de raconter en détail son enfance dans une petite ville sans commodités de la lointaine Sibérie des années 60 et ses premiers émois sexuels dans les toilettes faites de quatre planches et deux portes au fond de la cour. Les officiers français ne comprennent pas pourquoi il leur raconte tout cela. Maxime, quant à lui, ne comprend pas pourquoi ils lui posent toutes ces questions. Mais les fonctionnaires émoussé par la fatigue continuent néanmoins de poser les questions les unes après les autres, et c’est une vie entière qui se déroule devant nous, faite d’épisodes tristes et joyeux tirés de la réalité soviétique. Le récit sincère et drôle du quotidien de Maxime est empreint à la fois d’une morale typique de l’émigration et d’un sens aigu de l’observation des traits de caractères proprement français.
Les services secrets suivent en détail les faits et gestes de notre héros, qui observe en retour les français avec la même attention.
Après une excursion dans la nouvelle vie parisienne de Maxime, le récit se termine par une affirmation de la vie. Le héros finit par se trouver lui-même. Il trouve l’amour, une famille et la foi en Dieu.
ANALYSE ET EXTRAITS DE LA NOUVELLE « L’AGENT DORMANT »
Cette nouvelle reflète le destin de toute une génération, le destin de la dernière vague d’émigration soviétique. C’est une description du quotidien, pleine d’un humour sans prétention, et une morale très particulière à cette émigration, celle de ceux pour qui la vie entière reste marquée par le mur de Berlin, frontière – fissure qu’il est impossible de réparer et qui ne peut susciter aujourd’hui que le rire ou les pleurs.
Dans toute la première partie d’Agent dormant, Maxime est interrogé par les services secrets français qui le poussent à raconter sa vie dans les moindres détails. Il y décrit la réalité soviétique à l’époque de la stagnation brejnévienne. La partie la plus sombre du récit est consacrée au service militaire pendant lequel, comme pour presque tous ceux de sa génération, Maxime a du supporter le malheur, affronter seul le groin inhumain du système de conscription soviétique.
Cependant son récit, loin de toucher les officiers du renseignement intérieur, ne fait que les irriter. « C’est bon, c’est bon, – l’interrompit l’officier, – tout cela n’est pas pour nous. On sait bien comment on vivait au pays des Soviets, et en plus, vous en rajoutez ». Leur ton est provocateur et arrogant. Ils provoquent le héros. « Vous êtes homosexuel ? » demandent-ils. « Non » répond Maxime, troublé. « Et pourquoi donc ? » demandent, épuisés par leur travail, les trublions du ministère de l’Intérieur, un homme et une femme qui jouent clairement au « bon et mauvais policier ». Que reste-t-il à faire à Maxime que de répondre à cette suite sans fin de questions insensées et parfois cruelles ? Ronger son frein, car essayer de prouver la véracité de ses propos est inutile. Le système reste ici aussi le système : « Il vit en France depuis plus de dix ans et malgré cela ils ne semblent pas lui faire confiance ». Même pendant la pause à l’interrogatoire, la surveillance autour du héros qui somnole paisiblement sur un banc du quai de Seine ne se relâche pas.
EXTRAIT :
- la cible se trouve près du Ministère, il est assis sur un banc, sur le quai. Il dort.
- Comment ? … Il dort ? demande l’officier, incrédule.
- Affirmatif, chef, il dort. – confirme la voix dans le téléphone.
- Hmm… S’il dort… Bon, ne le perdez pas de vue… Au rapport toutes les quinze minutes.
- A vos ordres, chef !
- Ah, j’ai failli oublier, – continua l’officier, – s’il va déjeuner à la brasserie du Café-Eiffel préviens-moi. C’est celui qui est le plus proche du Ministère, en face du métro Bir-Hakeim. »
Et Maxime, effectivement, va manger dans ce café, où, en attendant sa commande, il observe avec attention ce coin de vie parisienne, comme s’il le scannait. Il nous donne alors à voir une représentation extrêmement précise du caractère des français et des parisiens tel qu’il est. « Après avoir visité les toilettes, » souligne-t-il entre autres choses « les Français revenaient s’asseoir à leur table et, n’ayant pas jugé nécessaire de se laver les mains, caressaient de ces mêmes mains celles de leurs compagnes, et tendaient la paume de la main pour inviter un baiser. »
Alors que Maxime déjeune, l’œil de l’auteur omniscient traverse les murs de béton du ministère et pénètre l’âme des employés du ministère qui interrogent Maxime.
Extrait : « Comme j’en ai marre de tout ça ! On voit clairement à qui on a à faire… – pensait tristement l’officier. – Mon dieu, comme ce travail me fatigue ! Ça fait quinze ans que je bosse et je suis sans doute devenu paranoïaque. Il ne manquerait plus que je me mette à soupçonner ma femme, mes enfants, les voisins et c’est l’asile de fous qui m’attend.
Il était désespéré et son regard se porta sur une photographie posée sur une étagère. On y voyait des jeunes gens excités qui se réjouissaient de leur affectation à la DST après les examens.
- … Et si c’est un « agent dormant », et que ses contacts ne s’activent que dans dix ans ? »
Ainsi, les services secrets français suivent notre héros, qui lui-même suit avec attention les faits et gestes des français. Car l’émigré, comme l’écrivain, est toujours un espion en ce monde. Vivant, en bonne santé et repu tant que sa sensibilité naturelle ne l’a pas trompé et qu’il ne se retrouve pas pris au piège. En ce sens, « Agent dormant » fait écho à l’un des meilleurs récits de Remarque, la « Nuit à Lisbonne ». Dans les deux récits on retrouve la même exaltation des sentiments, la même méfiance face à l’étranger et en retour la méfiance de l’étranger, un passé terrible et oppressif et, toujours, non loin, quelque chose d’infiniment bon. Chez Glouchkov, c’est Dieu. Et si le récit se referme sur son héros comme le couvercle d’un cercueil, il se termine sur une note joyeuse. Chez E. M. Remarque ce n’est pas Dieu, c’est la femme aimée. Mais s’il y a une place pour l’amour sur terre, c’est le fatum, le destin et la destinée funeste qui règnent en maître. Et le livre de Remarque se clôt sur le vide et la haine qui consume l’âme de son héros après la mort de sa bien-aimée.
La pause déjeuner se termine et l’« agent », repu et reposé par une petite demi-heure de sommeil rejoint la salle d’interrogatoire de la DST où Maxime continue à répondre aux questions. Il raconte qu’après le service militaire, il a réussi à terminer ses études, est devenu médecin, un jeune homme ordinaire à l’époque de la Perestroïka de Gorbatchev. Lors d’un voyage touristique en France, il est tombé amoureux d’une française auprès de laquelle il a réussi à revenir après une période de séparation. Et c’est ici que commence la partie la plus joyeuse du récit.
EXTRAIT : Maxime arriva à Paris avec une mine radieuse et deux cents francs en poche. On l’installa chez la grand-mère de sa future épouse. Charlotte, qui vivait alors dans une toute petite chambre avait décidé qu’il en serait mieux ainsi, en premier lieu pour elle !… La vieille dame, maigre et charmante, vivait dans le quartier du Marais – le quatrième arrondissement parisien – dans un petit deux-pièces avec les toilettes sur le palier du cinquième étage. Elle installa Maxime sur un petit canapé de cuir râpé couleur café, sous lequel il glissa sa valise trouée, et sur lequel il passait des nuits sans sommeil, à demi replié sur lui-même.
La vieille marchait avec difficulté et souffrait d’arthrite et de dyspnée. Le séjour de Maxime lui causait de nombreux soucis, car le jeune homme était sans cesse affamé.
Quatre fois par semaine Charlotte l’invitait chez elle, dans sa minuscule chambre de dix mètres carrés et l’initiait aux secrets de l’amour à la française, le forçant à lui boucher fermement les oreilles. Trois mois plus tard Maxime comprit que la famille dans laquelle il était tombé était pauvre et que l’amour à la française n’était d’aucun intérêt.
Il décida de prendre l’initiative. Pendant qu’ils faisaient l’amour il lui ferma la bouche et lui boucha le nez en la convainquant que c’était là l’amour à la russe ! Au lieu du lit, il lui proposa d’utiliser la table, les chaises, la cuvette des toilettes, la gazinière et tout ce qui se trouvait sur leur chemin. Il noua son énorme poitrine avec de la ficelle afin qu’elle cesse de se balancer. Cela plut énormément à sa partenaire qui le baptisa « mon sibérien excentrique » et lui dit : « tu es mon exotisme parisien, mon homme des neiges ! »
Dans sa jeunesse, Charlotte avait été violée par un ami dans sa propre chambre et ce salaud l’avait humiliée : Il l’avait forcée à boire du whisky et avait éteint ses mégots sur son petit corps tendre. Elle avait réussi à fuir et s’était retrouvée nue dans la rue. C’est dans ce plus simple appareil qu’elle était arrivée au commissariat de police, où l’on l’avait consolée, on lui avait donné du thé chaud et une couverture, dont elle se couvrait jusqu’à présent.
Après cet incident, elle tomba malade et commença à craindre et les hommes et le bruit. Elle couchait avec son mari par devoir conjugal, mais refusait catégoriquement qu’ils vivent ensemble, parce que sa chambre était trop petite et qu’elle avait peur lorsque la nuit Maxime allait aux toilettes. Le bruit de l’urine lui rappelait un drame, une cascade où elle avait autrefois failli se noyer en sauvant son amie. Plus que tout Charlotte rêvait de partir vivre avec son mari en Sibérie, de s’installer dans une isba au fond de la forêt et de partager avec lui un mode de vie écologique. Maxime chasserait, elle écrirait des poèmes et ses mémoires. Comme ils seraient heureux !
Maxime, à cette idée, avait la chair de poule et son front se couvrait de sueurs froides.
ANALYSE ET EXTRAITS DU ROMAN « COUP D’ETAT »
Le Roman « Le coup d’Etat » aborde les questions essentielle de l’existence humaine. Le secret de la vie et de la mort, l’Histoire, la chrétienté et le judaïsme. Lu une première fois par un lecteur pensif, il forcera ce dernier à revenir à ce livre chaque fois qu’il rencontrera les éternelles questions qui tourmentent les Russes tant sur les causes de la révolution de 1917, si étrangère à la civilisation russe, que sur la victoire des bolcheviks dans la guerre civile. Sous la forme d’un roman constitué presque en totalité de dialogues l’auteur cache une longue série d’analyses des différentes conceptions du monde des contemporains de la révolution, qui ont été pour eux le prisme pour la compréhension de la révolution. Il s’attache avant tout à décrire comment elle est perçue par la partie de la société la plus mûre spirituellement et qui a refusé de reconnaître le pouvoir des communistes.
« Seigneur, comme c’est terrible ! Pourquoi donc, Seigneur ? Pourquoi ? » – prononce presque en pleurs, dans l’état-major du colonel Richman, commandant de la mission militaire française, le sous-lieutenant Sidorov, personnage inspiré à l’auteur par le personnage réel du lieutenant vétéran de la guerre civile D. A. Sidorov. Ce sont ces questions que s’est posée, perplexe, la Russie pensante de cette époque. Et ce sont ces mêmes questions que se posent aujourd’hui les Russes lorsqu’ils réfléchissent aux causes de la victoire des bolcheviks dans la guerre civile.
EXTRAIT :
« Car, Messieurs, le coup d’état criminel d’Oulianov[2] en octobre 1917 n’avait aucun soutien populaire – continua Sidorov. En février de cette même année tout au plus quatre à cinq pour cent de la population Russe avait entendu parler des Bolchéviks ! Et quand dans la même année il a organisé en novembre les élections à l’assemblée Constituante, vous souvenez-vous ? – demanda le sous-lieutenant à l’auditoire – Il a reçu à peine vingt-six pour cent des voix ! Vingt-six pour cent ! – répéta-t-il. – et nous, les SR[3] nous avons eu quarante-six pour cent, Messieurs ! Pas mal, hein ?! Qu’elle s’est montrée futée cette canaille d’Oulianov… »
Comme l’a dit l’historien Botcharov : « Pour comprendre les siècles sombres, il ne suffit pas de cerner le contexte socio-économique de l’époque, il faut avant tout apprendre à regarder cette époque à travers les yeux de ses contemporains, croire, ne serait-ce qu’un peu, aux dragons et aux sorcières; et c’est alors seulement qu’on pourra comprendre quelle influence ont pu avoir sur le cours des événements les superstitions humaines les plus absurdes ».
Et c’est justement à la manière d’Umberto Eco que le roman de Glouchkov « Le coup d’Etat » nous invite à une descente dans les couches les plus profondes des peurs de la conspiration dont est marquée cette époque cruciale de l’histoire russe. Dès l’effrayant premier chapitre du roman il nous fait entrer jusqu’à la cheville dans le sang des sacrifices satanistes des sociétés secrètes. Et comme l’auteur, fervent adversaire de l’antisémitisme, le précise dans sa postface, le roman a pour ambition d’immerger le lecteur moderne dans cette atmosphère délétère de xénophobie et de racisme qui régnait dans l’esprit des intellectuels de la société russe perdue dans ces jours de folie révolutionnaire.
Le but de l’auteur n’est pas de convaincre le lecteur de quoi que ce soit. Au contraire il s’agit d’inviter le lecteur le plus mesuré et le plus civilisé à faire, ne serait-ce qu’un instant, cette monstrueuse « révolution » intérieure, et à plonger la tête la première dans l’hallucination qui saisit alors l’intelligentsia russe. Et saisi par une folie cruelle tel une mère qui a perdu son enfant, à nier toutes les avancées sociales et scientifiques parce que ce sont elles qui ont privé l’homme russe de ce qu’il avait de plus cher : la Foi, le Tsar et la Patrie.
Ce n’est pas un hasard, si le professeur Markov, qui pendant une partie importante du roman tient une conférence sur les forces sombres qui ont détruit la Russie, reconnaît avec amertume : « Chers amis, aux yeux des étrangers nous sommes une nation mentalement déficiente ». « C’est difficile à entendre, mais de leur point de vue, les Anglais ont sans doute raison. Car nous nous sommes mis nous-mêmes dans cette situation dégradante et c’est par nos propres actes que nous leur avons donné matière à penser ainsi. Pour la majorité des progressistes, la société russe en ce début du XXe siècle est profondément anormale car elle est presque totalement dépourvue d’instinct de conservation en tant que nation. ». « La société russe a été éduquée depuis des générations par Marat, Danton, Robespierre et autres géants révolutionnaires de la « grande épopée » qui a frappé l’humanité d’une quantité innombrable de crimes » – précise le professeur, présenté dans le roman comme un « gentil conteur », une sorte de bon magicien qui vient justifier les suspicions les plus sombres des héros du roman.
« Sous le règne des tsars autocrates a grandi une génération de « militants » et de fonctionnaires qui, assis sur les biens du Trésor, ont embrassé les idéaux des régicides, de ceux qui renversent les trônes et les autels » constate le professeur Markov. Sa conférence accusatrice rappelle un peu la séance de magie noire du professeur Woland[4] dans une version qui n’emprunte que trop rarement les accents d’un lyrisme douillet typiquement sibérien que l’auteur parisien, originaire de Sibérie, maîtrise parfaitement.
Extrait :
« Le crépuscule tomba sur les rues d’Omsk. Les flocons de neige lentement recouvrirent la chaussée, puis les rues entières et les riches hôtels particuliers. Patiemment, chaque flocon en tombant s’associait aux autres et ils enveloppèrent la ville d’un grand édredon blanc. Chaque flocon tombait lentement puis s’attachait à ses semblables pour finir par former d’énormes et lourdes congères et enterrer les habitants, leurs maisons, et la chaleur qui s’y éteignait.
A la buvette pendant la pause la foule des auditeurs débat de ce qu’elle vient d’entendre et penche de plus en plus du coté du professeur, qui démasque le « complot juif ». Mais alors :
Extrait : « c’est alors qu’un homme très honorable se leva et dit à haute voix : « Messieurs, j’ai honte ! Votre comportement nous couvre tous de honte, ainsi que vous-mêmes ! Vous rejetez la faute sur les juifs et vous n’avez pas l’honnêteté d’admettre que les juifs sont russes eux aussi, car comme nous, ils sont nés en Russie ! Et peu importe quelle part d’entre eux a participé à cette révolution, à ce coup d’état fomenté par Oulianov. Nous avons tous grandi et été formés ici ! C’est donc nous, les Russes, qui avons fossoyé le pays de concert avec notre gouvernement autocrate et archaïque. Ce gouvernement qui n’a pas su depuis des siècles trouver la solution de la question juive, dit-il. Comme vous il n’a pas eu conscience ou n’a pas compris que les juifs qui vivent depuis si longtemps en Russie sont depuis longtemps devenus russes au même titre que ceux des autres confessions ! Et ce gouvernement s’est couvert de honte devant le monde entier par son impuissance à empêcher les pogroms. Il n’a même pas pris le soin de nier toute implication dans leur organisation. Souvenez-vous du pogrom de Kichinev en 1903. Il était déjà un défi lancé au peuple juif : « Soit vivre et se sauver soi-même, soit mourir ! » Et ne me regardez pas comme ça !… – dit il en lançant autour de lui un regard offusqué. – Vous feriez mieux de vous laisser pénétrer par les paroles de l’évêque Anthony prévenant la Russie toute entière au lendemain de cette tragédie : « Le terrible châtiment Divin s’abattra sur les misérables qui font culer le sang apparanté du Dieu-Homme, de Sa Mère toute Pure, des Apôtre et prophètes… pour que vous sachiez combien l’Esprit Divin chérit le peuple juif, rejeté encore de nos jour, et quel est Son courroux contre ceux qui voudraient l’offenserr ». C’est le peuple russe tout entier et sans aucune exception qui est coupable des malheurs de la Russie » répète ce héros anonyme du roman, « Il l’a lui-même culbutée, a oublié Dieu, s’est sali dans le péché, le blasphème, l’opprobre, l’ivrognerie et a fini par se comporter comme du bétail ! » … « Votre antisémitisme paranoïaque, votre entêtement aveugle et stupide ne vont pas sauver la situation, ils vont l’aggraver et vous serez humiliés plus encore devant le monde civilisé ! »
Voici que le « bon conteur » achève sa conférence et enfin : « La tempête s’était calmée. Le ciel bleu-noir, incommensurable, était pointillé d’étoiles rayonnantes qui brillaient comme des diamants. La lune claire s’avança lentement dans la voute céleste et vint éclairer le large boulevard qui menait au pont sur la rivière Om. Au loin luisaient de petites lumières qui tantôt s’éteignaient, tantôt s’allumaient, et changeaient de place comme si elles jouaient à faire la course. »
« Le Gouverneur Suprême est là-bas, et je vais tout lui raconter dès maintenant ! » – le héros Sergueï Andréïévitch se précipite directement de la conférence vers le quartier général de Koltchak pour lui faire le récit de ce qu’il a découvert et dénoncer la traîtrise de Richman, colonel de la mission militaire française à Omsk. Soudain retentissent deux coups de feu et « une silhouette sombre, crissant dans la neige, s’éloigna rapidement, traînant derrière elle son ombre satanique ». La foule qui sort de la conférence se presse autour du corps de Sergueï Andréïévitch, qui git sur la neige. Et sur la ville d’Omsk enneigée retentit mystérieusement la plainte de la prière de l’adieu « Kaddisk et sh’ma Yisroël …»
E-mail : glviktor@hotmail.com
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[1] VLKSM pour Vsesojuznyj Leninskij Kommunisticheskij Sojuz Molodjozhi, en français Union des jeunesses léninistes communistes plus connue sous le nom de Komsomol
[2] Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine. NdT
[3] Membres du Parti Socialiste Révolutionnaire. NdT
[4] Voir le Maître et Marguerite de M. Boulgakov
